mais vous souhaiteriez auparavant lire quelques-uns de mes textes ?
Rien de plus normal.
Voici quelques extraits.
Jeanne :
la déportation
de papa
Récit
Je me rappelle parfaitement le retour de papa à la maison. Je m’en souviens comme si c’était hier. Maman l’attendait à la fenêtre. Elle y était postée du matin au soir, car elle tenait absolument à le voir arriver. Elle ne devait plus travailler ou alors c’étaient les vacances scolaires. Je ne sais plus. Papa est revenu en… septembre 1944. Oui, c’est ça.
Ma sœur et moi étions dans le jardin de chez mes grands-parents. Soudain, j’entends un monsieur qui me lance : « Eh quoi, alors ? » Cette voix… je savais que c’était papa avant même de l’apercevoir. J’ai tourné la tête et je l’ai vu à travers la grille du portail. J’ai explosé : « Papa, c’est papa, c’est papa ! »
Mon grand-père était en haut avec maman et ma grand-mère. Tout le monde a descendu les escaliers à toute allure. Quant à ma sœur, elle a eu peur et est partie se réfugier au fond du jardin en courant. Cela étant, c’est compréhensible. Colette est née en octobre 1940 et pour elle papa était un étranger. J’ai donc eu papa pour moi toute seule. Oh, c’est drôle quand même !
Christine :
ma vie, un parcours d'obstacles
Récit
J’étais venue visiter un logement, mais je n’arrivais pas à quitter les bateaux des yeux. Tous ces bateaux… Obnubilée par le studio que j’étais en train de visiter et cette vue de carte postale, j’ai demandé à l’agente immobilière si d’autres personnes étaient intéressées par ce bien. Une dame devait lui donner une réponse le lendemain. Je n’ai pas réfléchi longtemps :
– S’il est toujours à vendre, je l’achète.
– Vous êtes sûre ?
– Oui, je le prends.
– Vous ne voulez pas vous accorder un petit délai de réflexion ? Vous ne regretterez pas votre décision ?
– C’est décidé.
Initialement, je pensais louer un T2 ou un T3 en ville et faire de ce studio un logement pour étudiants, ce qui aurait constitué un complément de revenus. En fin de compte, il s’est avéré que je me sentais vraiment bien ici. C’est tellement calme…
J’ai alors décidé de faire des travaux dans la salle de bain, de sorte qu’elle soit adaptée au handicap de Ronan, et de venir habiter dans ce studio.
J’ai déménagé en décembre. Nous avons passé Noël ici. Nous sommes toujours là et nous partageons de nombreux moments de bonheur. Ce n’est pas le nombre de mètres carrés qui compte, mais la chaleur humaine qui règne sous notre toit.
Jean :
enfant
sous l’Occupation allemande
Récit
Est alors arrivée la Libération, le 4 septembre 1944. Ce jour-là, mon père m’a installé sur le cadre de son vélo et nous sommes partis à Pont-de-Vaux pour accueillir les Américains. J’avais beau être très jeune – j’avais alors huit ans –, je me souviens parfaitement des convois américains. Je revois encore les GMC, les jeeps, les chars… qui traversaient la ville avec la foule massée sur leur passage. Les Allemands étaient partis et les Américains arrivaient.
La veille, j’avais dormi tout habillé, chaussures aux pieds. C’est en jetant un œil à travers la fenêtre que j’ai aperçu des flammes au loin. Les villages voisins étaient en train de brûler. Lors de la débâcle, les Allemands incendiaient les villages qu’ils traversaient. Je ne me souviens plus lesquels. Toujours est-il qu’ils n’ont pas traversé Pont-de-Vaux.
À la Libération, nous sommes retournés à Montrevel. Les Bader – la famille de mon grand-oncle – avaient eux aussi quitté ce village pendant l’Occupation. J’ignore où ils s’étaient réfugiés. Comme nous, ils y sont revenus. Il faut savoir que Montrevel avait été le théâtre d’une petite bataille de l’avant-garde américaine avec des Allemands motorisés qui se déplaçaient dans des voitures civiles. Toutes les carcasses des véhicules incendiés lors de la bataille s’amoncelaient sur la place de la mairie. Or, comme l’école était située dans l’immeuble de la mairie, la rentrée qui aurait dû avoir lieu en septembre avait été reportée au mois d’octobre.
Pour accéder à l’école, je devais me frayer un chemin entre les carcasses des véhicules incendiés. Quant à l’école, elle était elle aussi passablement amochée. Ce sont des souvenirs qui restent gravés dans ma mémoire.
Brassens :
de l’art
de l’interview
Entretien
Supposons maintenant que je sois emprisonné avec quelqu’un pendant plusieurs mois. Nous serions immanquablement amenés à discuter de choses et d’autres. Ces discussions ne seraient pas limitées dans le temps puisqu’elles constitueraient notre seule activité. J’aurais le loisir de m’épancher avec davantage de liberté.
Il pourrait ainsi m’arriver d’illustrer mes propos par des exemples. Au bout d’un an, mon compagnon d’infortune pourrait alors se faire une idée assez juste de moi. De fait, l’image qu’il se serait forgée de ma personne reposerait bien sûr sur ce qu’il aurait appris de moi au fil de nos bavardages, mais aussi sur mon comportement avec les gardes-chiourmes et les codétenus, sur mon état d’esprit lorsque je reçois des colis ou lorsque des proches viennent me rendre visite.
Bref, c’est à ma façon d’appréhender le drame qu’il apprendrait à me connaître. Dans une interview classique, ce n’est que pure théorie.
Le « capitaine Haddock »
Portrait
Maintenant qu’il était enfin installé, je mourais d’envie de savoir quel ouvrage il allait extirper de son sac à dos, histoire de me forger une idée plus réaliste de ce mystérieux personnage : un recueil de poèmes, une anthologie savante, une revue spécialisée, le dernier polar à succès, de la littérature pour midinettes ? Intérieurement, je me livrai à quelques pronostics avec amusement. Avec son physique de capitaine Haddock, je n’aurais pas été autrement surprise qu’il dégaine un traité sur la navigation au long cours ou un récit relatant les péripéties haletantes d’un vieux loup de mer.
Je restai sur ma faim. Aucun livre, aucune littérature savante ou de comptoir ne surgit de son sac à dos. Archibald ne jugea pas non plus utile de s’emparer du premier bouquin qui lui serait tombé sous la main pour feindre de lire en prenant un air pénétré. Douillettement installé dans son fauteuil, il fermait les yeux et semblait goûter avec délectation ce havre de paix. Dormait-il, sommeillait-il, laissait-il voleter ses pensées au gré de ses rêveries ? Était-il aux prises avec d’épineux problèmes qu’il ressassait jusqu’à trouver, ou pas, une solution ?
Albert : agriculteur de père en fils
Témoignage
Et puis, sont arrivées les années 1950. Les tracteurs ont peu à peu fait leur apparition. Je me souviens très bien des premiers : c’étaient de petit Pony à essence, de la marque Massey-Ferguson. Vous imaginez bien que ces nouvelles machines ont transformé du tout au tout la façon de travailler des agriculteurs.
Moi, j’étais comme tous les jeunes de l’époque. J’avais pour ambition de posséder un de ces engins. Je me suis alors mis à tarabuster mes parents du matin jusqu’au soir pour les convaincre de m’en acheter un :
— Il faut que vous m’achetiez un tracteur, il faut que vous m’achetiez un tracteur.
— C’est impossible. C’est beaucoup trop cher, me répondaient-ils.
Finalement, ils ont cédé et m’ont offert ce fameux tracteur qui me faisait rêver, avec charrue alternative et barre de coupe. C’est un moment que je n’oublierai jamais. Mon premier tracteur… C’était merveilleux !
À présent, avec le recul, je me dis que cette mécanisation a eu de bons côtés : le travail est devenu moins pénible, les tracteurs ont remplacé le bétail pour tirer les charrues et on a pu cultiver davantage de terre.
Sylvie :
« enfant de la Creuse »
Témoignage
2014 marque un nouveau tournant dans ma quête de vérité.
À la faveur d’un reportage télévisé, je découvre épouvantée la fameuse histoire des « enfants de la Creuse ». Les digues de bric et de broc que j’avais érigées cèdent alors brusquement et tout mon être meurtri hurle sa douleur : des torrents de larmes indomptables jaillissent de mes yeux, mon corps se mue en une vacillante carcasse endolorie et mon âme est un champ de ruines.
S’ensuit une dépression sévère qui va durer deux ans. Et pourtant, j’ai l’impression d’avoir enfin mis la main sur la clé qui ouvre la dernière porte menant à la compréhension de mon histoire : tout ce que je ressens au plus profond de moi depuis si longtemps a donc une cause réelle.
2014, c’est aussi l’année où l’Assemblée nationale adopte une résolution visant à reconnaître la responsabilité de l’État français dans l’exil forcé des « enfants de la Creuse ».
Robert :
embarquer
ses troupes
Témoignage
Être chef d’entreprise requiert à mon sens deux qualités fondamentales.
La première est la compréhension des hommes et des femmes. Dans cette optique, inutile de se lancer dans un cursus interminable en psychologie. En revanche, faire preuve d’une écoute de qualité et de finesse d’esprit sont des prérequis incontournables si l’on veut exercer au mieux cette fonction. Être doté d’une sensibilité aiguisée permet en effet d’appréhender avec subtilité tant la manière dont les personnes réagissent à nos propos que celle dont elles vivent nos décisions. Ainsi, il est nécessaire de sentir ce corps social autour de soi, de sentir les personnes. On ne peut pas accompagner des êtres humains vers le succès si on ignore qui ils sont et quelles sont leurs aspirations profondes.
La deuxième chose incontournable est la capacité à prendre des décisions. Je pense parfois à cette plaisanterie de je ne sais plus quel général du XIXe siècle : « Je suis leur chef, je dois les suivre. » De prime abord, cela prête à sourire. En vérité, quantité de dirigeants adoptent une telle posture. Or, la mission d’un chef n’est pas de suivre ses troupes, mais de les précéder.